Poutine Dynamic [Français]

J’ai le plaisir de partager avec vous mon premier article intitulé Poutine Dynamics. Cet article s’inscrit dans le domaine des food studies, et fait partie de l’édition 7.2 de CuiZine : Le journal des études sur l’alimentation au Canada, un journal revu par les pairs et libre d’accès hébergé par l’Université McGill (cliquez ici consulter l’article). [Click here to read the English version of this summary].

Puisque l’aspect central de Poutine Dynamics est l’incompréhension du mets à l’extérieur des frontières du Québec, il m’était essentiel de publier cet article en anglais. J’ai toutefois cru bon d’ajouter ici un résumé écrit en français. Avant d’y plonger, je vous suggère la lecture de quelques articles d’actualité qui ont été publiés dans les dernières semaines. D’abord, cet article de la CBC qui détaille comment la poutine tend à être perçue par les non-Québécois comme un met représentant la fierté et l’unité canadienne : “Poutine is a Canadian staple […] Poutine became a point of pride, and then it spread across the country and we thought ‘Hey, in Canadian fashion, we can dump stuff on top of this’ […] poutine is a perfect symbol for the country it’s come to represent […] It’s like this weird staple dish that you can dress up in regional colours. What’s more Canadian than that?” Puis, cet article de Ricochet qui remet de l’avant le Rapport Durham, la rébellion des Patriotes, ‘Speak White’ et l’accord du lac Meech, afin de montrer quelques raisons pour lesquelles une grande partie des Québécois.e.s ne s’identifient pas en tant que Canadien.enne.s, contrairement au discours décrit dans le premier article qui tend à poser le Canada comme étant une seule grande famille heureuse. Finalement, cet article de Québec bashing publié dans le Washington Post qui expose comment le sentiment anti-Québec est toujours bien présent au Canada de nos jours: “…the exaggerated deference the province gets from Ottawa as a ‘distinct society’ and ‘nation-within-a-nation,’ and its various French-supremacist language and assimilation laws, which [English Canadians] blame for creating a place that’s inhospitable, arrogant and, yes, noticeably more racist than the Canadian norm.” Pour toute personne n’étant pas familière avec l’histoire du Québec, ces quelques articles d’actualité permettent de saisir les enjeux sociétaux justifiant les conclusions de Poutine Dynamics.

Dans mon article, je rappelle les différentes symboliques qui furent attachées à la poutine depuis son origine dans le Québec rural des années 1950, jusqu’à ce qu’elle soit servie à la Maison-Blanche lors du premier diner d’État rassemblant Barack Obama et Justin Trudeau. Poutine Dynamics permet de repenser, par notre rapport à la nourriture, sur quoi exactement repose l’idée de l’identité canadienne omniprésente en ces festivités du 150e anniversaire de la Confédération. Par la poutine, je montre comment l’identité culinaire canadienne se construit en fait sous le couvert de processus d’appropriation culturelle.

Il faut savoir que la poutine a été utilisée de façon récurrente comme symbole de stigmatisation pour délégitimer, réduire et se moquer de la société québécoise. Alors que les premières générations à subir le stigma de la poutine ont préféré se dissocier du plat, la jeunesse québécoise se l’est récemment réappropriée d’une manière positive et affirmative, en faisant un symbole de fierté cultuelle. Aujourd’hui le plat est célébré lors de festivals annuels de poutine au Québec, au Canada, ainsi qu’aux États-Unis.

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Différents exemples de canadianisation de la poutine. Image coin supérieur gauche: The Sporkful qui souhaite “Happy Canada Day” sur Facebook, avec une photo de poutine. Image coin supérieur droit: croustille à saveur de poutine avec la mention “insipré par le Canada”. Image inférieure: Smoke’s poutinerie qui décrit la poutine comme étant le mets iconique du Canada.

Au cœur des enjeux soulevés dans mon étude se trouve le phénomène de « canadianisation » de la poutine. Les propos tenus dans l’article de la CBC cités plus haut en sont un exemple frappant. Cette canadianisation n’est pas l’œuvre d’une seule personne, mais plutôt celle d’un discours ambiant construit en grande partie par les adeptes de la poutine provenant de l’extérieur du Québec. Jamie Oliver au Royaume-Uni, Dan Pashman aux États-Unis, ou encore l’organisation derrière le Ottawa Poutinefest, sont quelques-unes des nombreuses personnes qui associent effectivement la poutine comme étant un plat typiquement canadien, et non pas québécois. J’insiste sur le fait que cette canadianisation de la poutine n’est en rien liée à sa préparation ou sa consommation à l’extérieur du Québec, mais strictement à sa présentation en tant que plat canadien au lieu de québécois. En juxtaposant le contexte sociohistorique de stigmatisation associé à la poutine et sa canadianisation grandissantes, j’expose les processus d’appropriation culturelle dans l’identité culinaire canadienne, et montre comment ceux-ci peuvent constituer une menace d’absorption de la culture québécoise au profit de celle canadienne. Je m’appuie sur Modernity at Large: Cultural Dimensions of Globalization, d’Arjun Appadurai pour illustrer les raison pour lesquelles nommer la poutine un plat canadien au lieu de québécois est problématique. Appadurai indique que l’enjeu central de la mondialisation est la tension entre l’homogénéisation et l’hétérogénéisation des cultures. Il ajoute qu’il est important de comprendre que pour les politiques (ou les nations) d’échelles moindres, il y a une menace constante d’absorption culturelle par les autres politiques (ou nations) de plus grandes échelles, spécialement lorsqu’adjacentes : l’indianisation pour les Sri-lankais.e.s, la vietnamisation pour les Cambodgien.enne.s…la canadianisation pour les Québécois.e.s. En bref, Poutine Dynamics suggère que les politiques d’assimilation ont laissé place à des processus d’appropriation culturelle qui sont également menaçants pour la société québécoise. Alors, qui et où que vous soyez, adaptez, servez et mangez-en de la poutine, mais sachez que de la présenter comme étant un trait culinaire canadien participe à l’absorption d’une culture mineure par une culture majeure, et pose une menace contre la société québécoise.

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Différentes poutines de la Poutine Week 2017

Pour les gastronomes et les gourmand.e.s, j’explore aussi les différentes façons dont la poutine est apprêtée au Québec et ailleurs. Cette recherche fait émerger la poutine comme une manière spécifique d’apprêter et de consommer les aliments, de plus en plus adoptée et adaptée. Au lieu de voir les différentes adaptations du plat comme une forme de bâtardisation, je propose d’envisager une définition de la poutine comme nouvelle catégorie culinaire, c’est-à-dire moyen de distinguer un plat comme prototype ayant ses dérivés…tout comme les sandwichs, les dumplings, les soupes, les flatbread et peut-être même comme le sont maintenant les sushis. Par exemple, la catégorie « dumpling » regroupe tout type de pâtes farcies en pochette, comme les raviolis, les Pierogi, ou les différents dumplings servis dans les dim sum chinois. De la même façon, la poutine prend maintenant de multiples formes :de la poutine déjeuner (avec pomme de terre au four, saucisse, œuf poché et sauce hollandaise), à la poutine au poulet au beurre, la poutine au foie gras ou au homard, ou encore la poutine dessert (faites de crème glacée, gaufrette sucrée, guimauves, popcorn au caramel et caramel salé). Bien que les différentes déclinaisons de la poutine soient toutes plus distantes les unes que les autres de la poutine classique, elles ont néanmoins beaucoup en commun. J’utilise ces éléments communs afin de théoriser la poutine en tant que nouveau concept culinaire permettant d’agencer différents aliments ensemble, afin de les servir unifier en un seul et unique plat. Voici ma proposition de définition pour la poutine en tant que catégorie culinaire. Cette définition se base sur le concept de dynamic contrast qui est le contraste sensoriel d’un moment à un autre produit par les changements de propriétés des aliments, lorsque manipulés en bouche. Ces contrastes sensoriels s’appuient grandement sur la texture des aliments, mais d’autres facteurs importants incluent la température, la viscosité et l’irritation (provenant des épices, des acides, ou de la carbonation).

Poutine: La poutine est un plat québécois composé d’un minimum de trois éléments: (i) le croustillant (originalement les frites), (ii) le produit laitier (originalement le fromage en grains), et (iii) le liant (originalement la sauce brune). Lorsque servis, les éléments principaux doivent être de différentes textures et température, avec un ratio permettant de retrouver chacun des trois éléments dans chacune des bouchées, et ce tout au long de la dégustation. La mission culinaire de la poutine est de soutenir un niveau de dynamic contrast le plus élevé possible par bouchée, et ce pendant toute la durée de l’expérience gustative.

Pour conclure cette première entrée sur ce blogue, j’aimerais exprimer mes plus sincères condoléances à la communauté musulmane de Sainte-Foy. J’ai grandi à Sainte-Foy. C’est là que j’ai développé mon palet pour la poutine, souvent en partagent de la poutine avec mes ami.e.s musulman.e.s au restaurant Chez Ashton situé à proximité de la mosquée qui a été prise pour cible. La prochaine fois que vous avez envie de manger une poutine, je vous invite à essayer la poutine Shawarma, la poutine Shish Taouk, ou la poutine Falafel. Vous gouterez ainsi comment la poutine, tout comme le Québec, s’enrichit de sa diversité.

Nicolas Fabien-Ouellet
University of Vermont
MS Food Systems (Candidat)
@nfabieno

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